La Ciotat, Arrivée!

La Ciotat – Arrivée

Les Photos du Chantier

Je suis allé travailler à La Ciotat, pour quitter la région où je résidais (Bassin de Vie industrialisé sinistré, fermetures d’aciéries et mines de charbon, disparition du pôle textile, etc.). Un membre de ma famille travaillait à La Ciotat, il savait que l’on recherchait des ouvriers-électriciens, de préférence jeunes. Avec ma formation et sans diplômes, je n’ai pas hésité à faire comme tous ces jeunes gens qui quittaient la région, dans les années 70…

Je me suis donc retrouvé, largué dans un atelier, à passer des tests de compétences, concluants, j’ai commencé la semaine suivante… J’avais alors 17 ans.

Un « «Chef» », m’a accueilli, un matin à 5H, et après quelques palabres il m’a donné : un casque, une caisse à outils, une veste et un pantalon, à porter à même la peau nue…, un coton gris épais, et rêche…

Le «Chef» m’a donc donné rapidement et méthodiquement les consignes de sécurité d’usage et obligatoires : Casque obligatoire sur la tête en toutes circonstances, casque antibruit sur les oreilles, gants de cuirs d’une épaisseur à ne pas pouvoir bouger les doigts une fois enfilés…, chaussures de sécurité renforcées aux semelles très épaisses…

Puis le «Chef» m’a demandé de le suivre, au milieu des grues, des montagnes de métal, de câbles, de caisses en bois en tous genres de palettes dans un incessant ballet de charges aériennes, au milieu de dizaines de grues et de ponts roulants géants se croisant en des mouvements perpétuels au milieu d’un fracas dantesque permanent et total…

Un bruit assourdissant, partout, des éclairs de lumières dans tous les sens, flashs de soudure, de lumière d’acétylènes et de gerbes géantes d’étincelles, issues de métal torturé par une fourmilière humaine, constructions de pétroliers, gaziers, méthaniers, porte-containers géants… L’industrie d’alors en concurrence avec américains et japonais.

Nous avons parcouru, 2 à 3 kms à pieds pratiquement sans un mot au milieu de cette activité industrieuse, avec juste quelques phrases ponctuelles hurlées sous le casque et à peine audibles… pour m’expliquer de par quelques repères visuels comment et par où cheminer, et me repérer pour le lendemain matin, déjà, oui, la suite était tracée, écrite !

Nous sommes ensuite allés à la porte d’un bâtiment au fronton marqué par d’énormes lettres « MAGASIN ». Nous avons pris là, place dans une file d’attente de plusieurs dizaines de personnes uniformisées par la tenue blanche-grise-jaune-beige maculée de graisse in-détachable…

Notre tour est arrivé, le «Chef» a sorti un bon de papier se sa poche de bleu (oui, lui en tant que chef était vêtu d’un bleu de travail de couleur bleue et immaculée et m’a expliqué que j’allais percevoir une caisse à outil avec mon numéro matricule!!! En fait de caisse j’ai reçu un sac jaune, en coton épais, avec deux longues anses à passer sur l’épaule, une épingle double avec 5 jetons en aluminium frappés de mon numéro matricule. Formalités, formulaires, etc.

Le fameux sac-caisse en outil contenait : marteau, pince coupante, ciseaux pour couper le métal, deux tournevis, des lunettes de soudure, et deux clés spéciales, de 12, de 13, de 9 et de 11……on m’avait expliqué le système du magasin au collège, à l’école, j’ai compris de quoi il s’agissait en attendant que le cauchemar prenne fin… Il commençait en fait !

Puis nous nous sommes engagés vers un quai bordant la mer méditerranée, oui on en oublie la présence dans une telle situation ! Nous avons continué à progresser en échangeant régulièrement des hurlements pour pouvoir se comprendre dans le vacarme… La chaleur montante de la journée m’incitait à retirer momentanément le casque sous lequel j’étouffais, le «Chef» me relançait régulièrement pour que je replace mon casque, je comprendrai très rapidement pourquoi…

Puis nous longeons un quai, un des plus éloigné, le plus éloigné de l’entrée des Chantiers et nous nous dirigeons à l’angle du quai qui donne sur la baie ouverte de La Ciotat, le grand large… L’effervescence humaine est plus importante à l’approche d’une masse métallique colossale, énorme qui nous domine, immense, monumentale, je n’avais jamais rien vu ni imaginé de tel ! Mon guide m’observe, comprenant mon étonnement, l’observant, assez assuré de l’effet que cela produit sur moi. C’est un super tanker, un des plus gros, sinon le plus gros jamais encore construit sur le continent européen…, on me le dira plus tard.

Masse de tôles d’acier, un acier comme des murs, les grues aperçues de loin, me donnent une idée imprécise de la hauteur vertigineuse de l’ensemble… Nous passons à hauteur de l’arrière sur lequel le nom du navire est très tôt fixé, bien visible sur le navire, puis nous arrivons à la hauteur de l’hélice et de ce curieux logement dans laquelle elle est placée. Je regarde autant en l’air qu’au sol : les rails, les câbles, les caisses, les élingues, les, etc., des madriers, des tubes d’aciers, etc., le quai du chantier avec des multitudes de circulations croisées en multi dimensions, terrestres, aériennes, etc. Vigilance indispensable de tous les instants, l’instinct s’invite rapidement, instinct de survie, c’est clair ! Le casque, je commence à comprendre…

Nous arrivons entre les immenses pieds d’une de ces grues géantes, pour nous approcher du flanc arrière de la masse noire où j’aperçois une trouée, dans ce mur d’acier du flanc arrière du navire, une ouverture béante reliée au quai par un passage fait de bois, une passerelle de madriers assemblées et soutenus, portés par un échafaudage arachnéen, de tubes d’aciers assemblés, l’ensemble directement fixé au flanc du navire.

Nous empruntons le passage, sorte de pont très instable où se croisent ceux qui entrent, ceux qui sortent, le matériel, etc. Le long de ce large passage, des tuyauteries, des câbles, accrochés, reliant le quai à l’intérieur du navire depuis des coffrets, vers cet intérieur d’où émerge une fureur plus concentrée (l’intérieur) et des lueurs saccadées, violentes, incessantes, intermittentes, les soudeurs en action.

Là, des grappes humaines se concertent, s’assemblent se séparent, c’est l’entrée du navire en chantier, ça se bouscule beaucoup, ça discute. Il est 7H environ, et tout est déjà bien engagé depuis longtemps, déjà pour la journée et moi, j’arrive là-dedans, nous pénétrons à l’intérieur… Des échafaudages, les échafaudages…, omniprésents, partout, je me prends les pieds dans les barres au sol, les câbles, les madriers, les tuyauteries, les cordes. Ces tuyauteries, ces cordes, ces câbles, courent au sol, s’élèvent, se croisent, passent en travers, on chemine, en serpentant, très vite, entre les câbles, entre les madriers, entre les tuyauteries, entre les barres d’échafaudages, entre les cordes au milieu de lanternes électriques en guirlandes qui n’éclairent que quelques centimètres autour d’elle… Le sol est jonché de milles objets divers, beaucoup très tranchants, je comprends pourquoi ces chaussures indispensables pour survivre.

Et cette odeur, une odeur âcre de fumées, de chaleurs, de brûlures, de produits. Nous arrivons, c’est le trou béant d’entrée des matériaux de constructions du navire. La hauteur de cette plaie béante, du sommet du château à la base du navire 70-80 mètres, une cathédrale en gros… L’intérieur, vide, un grand vide béant, la coque quasiment nue à l’intérieur à ce niveau où se trouveront bientôt la salle des machines et au-dessus le château, vers un endroit plus clair, plus lumineux, vers le ciel, vers le « jour »…, le tout bardé sur toute la hauteur et dans toutes les dimensions d’échafaudages pour engager la construction, les bases de l’équipement du navire, tout simplement….. Le bateau une fois la coque construite, est lancé et doit à présent être « armé », il en est à ce stade.

Nous longeons donc la rambarde à mi-hauteur de cette trouée, au-dessus, le futur « Château » du navire, au-dessous la future salle des machines. Nous replongeons rapidement dans le noir pour rejoindre dans la poussière, la pénombre et un fracas incroyable fait de hurlements de disqueuses, d’immenses coups de masses données en continu sur les parois, les montants, etc., les chuintements en tous points des postes à souder, des cris, des crissements, etc. un lieu mieux éclairé.

Il est totalement impossible de communiquer par la parole à moins de se tenir l’un contre l’autre et à hurler. Nous arrivons à proximité d’un homme affairé au milieu de centaine de câbles électriques (je n’en verrai jamais autant !) en pleine action. C’est par gestes que l’on parle de moi et apparemment de ce qui est décidé à mon sujet ! Un salut de la tête, je reconnais immédiatement les apparences des ouvriers de la sidérurgie, des mines, etc. Le visage noir de poussière, la veste de travail entrouverte sur un torse inondé de sueur et recouvert de poussière, etc.

Suivant apparemment les indications fournies par ce qui semble être un «  chef » d’équipe, nous repartons vers le flanc intérieur du Navire. Mon responsable, le « Chef »(un Ingénieur) semble cheminer au jugé jusqu’à ce que nous atteignons un escalier d’échafaudage contre la paroi du navire. Dans un cri jeté dans mon oreille après en avoir soulevé le casque je comprends que je dois me tenir loin de la paroi… Tout ce qui dépasse représente, constitue un danger, tout est vif, tranchant, d’où l’épaisseur des gants…, le sac à outils toujours en bandoulière.

Nous empruntons l’escalier vertical pour descendre d’un niveau, puis d’un autre au milieu de ces éclairages qui deviennent fantasmagoriques…. Très vite je comprends le danger qu’il y a à rester au bord de la paroi comme dans les espaces situés au-dessus des vides supérieurs, des objets tombent sans cesse, de toutes natures… J’assisterai plus tard à des horreurs ! Tout le long des échafaudages courent ces mêmes câbles, électricité, soudure, gaz, guirlandes d’éclairages, etc. À intervalles réguliers, des coffrets et bornes de branchements.

Nous descendons ainsi plusieurs niveaux, pour nous diriger visiblement tout au fond du navire…… où nous arrivons, une plateforme nue ou presque, plus dégagée, le fond du navire où sont entassées des caisses, et autour desquelles s’affairent des grappes d’ouvriers….. La clarté est plus importante en somme au fond du navire qui reçoit la Lumière de ce puits de jour infernal et métallique ! Mais nous ne sommes pas encore au fond puisque depuis une trappe bien plus étroite, nous continuons la descente.

Là, l’Espace est bien plus restreint et les chemins de câbles bien plus rares, moins fournis aussi, les éclairages beaucoup plus épars, mon guide sort une lampe de poche pour cheminer. Il n’y a là strictement plus personne, Ha si ! une personne, dans un logement hyper étroit et très bas que va saluer mon guide interrompant visiblement un long isolement, une discussion s’engage où il semble être question de moi. Puis nous reprenons, courbés en nous faufilant dans des trous d’Homme dans les parois en tôle permettant à peine le passage d’un « Homme » justement. Je comprends de ce que j’ai pu trouver comme renseignements sur les navires dans les livres que nous sommes dans les ballasts….

C’est le fond du bateau en fait, des poches que l’on remplit d’eau pour gérer la flottaison du navire en évolution. Nous progressons toujours courbés, pliés pour avancer dans ces caissons dans cette eau croupie par endroit au niveau variable selon les écoulements et nous marchons dans l’eau, parfois juste les pieds au niveau des chevilles, parfois jusqu’aux genoux… Nous croisons des ouvriers de temps à autres dans certains ballasts à intervalles réguliers.

Mon guide s’arrête, observe un moment puis m’explique ce que je vais avoir à faire : observer l’arrivée de câbles par un orifice à un angle supérieur et le faire courir jusqu’à un ballast donné, en glissant le câble dans ces logements d’angles des ballasts, jusqu’à l’orifice suivant où un autre ouvrier prend le câble en relais. Dans l’eau jusqu’aux genoux, dans une obscurité quasi complète, juste deux ou trois lampes sur le tronçon qui m’est affecté, dans un bruit et une fureur épouvantables, il doit être 7H30, je resterai là jusqu’à 13H. Je commençais ainsi mon cycle de 3 X 8, en qualité d’Electricien de bord… Je trouve sans difficultés un crochet auquel suspendre mon sac.

Le retour :

Oui, lorsque j’y suis revenu, fin des années 80, ou premières années de 90, quelle surprise lorsque je me suis trouvé devant les grilles des Chantiers que je franchissais quotidiennement de voir un ami me demander ce que je voulais….., plus personne ne s’aventurant devant ce site à l’abandon (Bernard Tapie venait alors de le racheter pour un franc -très- symbolique). Nous nous sommes immédiatement reconnus, j’ai alors été invité dans les Chantiers occupés et ai retrouvé la quasi-totalité de mes seuls vrais amis (une bonne dizaine -le noyau dur), parmi les quelques rares d’ouvriers qui occupaient alors les Chantiers et  avec qui j’avais travaillé 20 ans plus tôt, pas seulement travaillé du reste !!!. Mon ami m’a alors guidé sur ce qu’était devenu les Chantiers que je n’avais plus jamais revu……, ce sont les photos jointes au billet plus haut…

Œuvre suivante dans cette collection :

couverture

A propos etoile31

Exister, Être, Vivre, Devenir, Prop-Oser, Réaliser, Enrichir, Aimer, Désirer, Échanger, Correspondre, Dialoguer, Choix, Libertés
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8 commentaires pour La Ciotat, Arrivée!

  1. Filimages dit :

    Mais alors toi « aussi », tu as été un forçat ! Mais… un vrai ! Un gladiateur de l’industrie,..
    Tu as tenu combien de temps dans cet enfer ?

    • etoile31 dit :

      Deux années, c’est au bout de ces deux années que j’ai eu mon accident, sans la drogue et le Rock and Roll, jamais nous n’aurions tenu le coup…

      • Filimages dit :

        C’était donc bien un enfer.

        • etoile31 dit :

          Ha mais c’était régulièrement que le Chantier s’arrêtait brutalement à l’annonce d’un décès d’un ouvrier par accident, de parune rumeur qui courait sur les quais et dans les navires pour annoncer la mort qui avait frappé…. les pires boulots notamment peintures (hyper toxiques) étaient réalisés par des africains et autres sans papiers qui arrivaient régulièrement par bateaux organisés directement par la direction, 100% de clandestins traités comme de purs esclaves, brimades, coups, etc., c’était en 75, c’est pas vieux hein. Le patron des Chantiers était ministre….

          • Filimages dit :

            N’esclavage n’a malheureusement jamais disparu, aujourd’hui encore. Il est même encore présent dans la culture de certains pays, notamment du « Golfe », ou les patrons sont émirs ou rois.
            Le titre de ministre n’a jamais été synonyme de saint ou d’exemplaire. Bien au contraire, j’oserais dire…

            • etoile31 dit :

              Sinon que dans nos pays et de nos jours les conditions de travail ont empiré mais de manières tellement sournoises et efficaces que l’on n’y prête même plus attention, au point que les quelques personnes habitées de tentatives de rébellion et autres prises de paroles sont qualifiées de « radicalisées » et extrémistes de gauche. Et pour arriver à cette fin, juste une ou deux décennies…

              • Filimages dit :

                Vaste débat. Mais est-ce pire dans notre pays ou au Venezuela, avec son régime tant louangé par le leader suprême de l’extrême gauche française ?
                Non, non, pas la tête, Henri ! 🙂 Promis j’arrête là. De toute façon, j’ai encore du boulot et plein de photos à travailler. D’ailleurs, faut que je m’y remette. Un vrai forçat de l’image…

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