Bien-Voeu-Nue aux Sources, Ouverture – #1

Publication réalisée en relation avec Louka et Phil dans le cadre du projet « La Femme des Et-Sens-Si-Elle » une série qui commence aujourd’hui : Le Billet Source de cette publication est ici: www.filimages.com

Troisième Métamorphose, 

 

Ce fut à Cadiz.

J’entrai un soir dans le Baile de là-bas. Elle y était. Elle dansait, Monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques étrangers stupides.

Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pale comme la terre ; je n’avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la porte, fut celui où je m’assis, et, les coudes sur la table, je la contemplais de loin comme une ressuscitée.

 

Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes. Je suis certain qu’elle m’avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu’un au hasard dans la foule des spectateurs.

Brusquement, elle s’arrêta, au milieu d’une grande clameur.

« ¡ Qué guapa ! criaient les hommes. ¡ Olé ! Chiquilla ! Olé ! Olé ! Otra vez ! »

 

Et les chapeaux volaient sur la scène, toute la salle était debout. Elle saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de mépris.

Selon l’usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s’attabler en quelque endroit, pendant qu’une autre danseuse lui succédait devant la rampe. Et, sachant qu’il y avait là, dans un coin de la salle, un être qui l’adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière et qui souffrait à crier, elle alla de table en table, et de bras en bras, sous ses yeux.

Tous la connaissaient par son nom. J’entendais des « Conchita ! » qui faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu’à ma nuque. On lui donnait à boire ; on touchait ses bras nus ; elle mit dans ses cheveux une fleur rouge qu’un marin allemand lui donna, elle tira la tresse de cheveux d’un banderillero qui fit des pitreries ; elle feignit la volupté devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d’un homme que j’aurais tué.

Des gestes qu’elle fit pendant cette manœuvre atroce qui dura cinquante minutes, pas un seul n’est sorti de ma mémoire.

Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d’une existence humaine.

 

Troisième Métamorphose, 
Pierre Louÿs
Œuvres complètes de Pierre Louÿs, 1929 – 1931

Publication réalisée en relation avec Louka et Phil dans le cadre du projet « La Femme des Et-Sens-Si-Elle » une série qui commence aujourd’hui : Le Billet Source de cette publication est ici: www.filimages.com

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