Livia Et Franz -Senso

Je suis la comtesse Livia Serpieri.

J’ai dénoncé mon amant le sous-officier Franz Mahler comme déserteur de l’armée autrichienne. Arrêté son exécution immédiate a été ordonnée. J’ai entendu la salve. J’ai poussé un grand cri et je me suis perdue en larmes dans la nuit de Vérone.

Depuis lors jusqu’à cet instant où je vous parle, je ne pense qu’à une chose. * Vaghe stelle * Bien des années se sont écoulées depuis cette nuit-là mais je suis encore vivante. * Elle ne me laisse pas mourir. *

Une chose qui a le pouvoir de ne laisser mourir personne. * Je ne cesse de la penser. * Elle et elle seule. * Je ne vis que grâce à elle et elle seule. Elle est plus forte que ma propre mort.

// Donnafugata // Je porte encore la même robe.De parures il ne me reste plus je les ai rejetées de mon corps elles me pesait comme si c’étaient elles les coupables de ma chute. Les coupables de la dévastation de mon coeur. De l’asphyxie de mon être femme de l’embrasement de mes nerfs.

J’ai libéré mes mains mon cou les lobes de mes oreilles des parures trop élégantes de mon désespoir ; je le voulais mis à nu. Si je pouvais je rejetterais aussi cette robe et tout ce qu’elle contient pour qu’ils me voient comme Franz me voyait tous soldats officiers passant à côté de moi comme des chevaux sans freins en sueur après la victoire prêts à se ruer sur moi courant échevelée dans la nuit de Vérone

Ah oui ces mêmes cheveux toutes leurs mèches folles ramassées au sommet desquelles mes doigts furieux tiraient pour les déraciner déracinant avec elles ce qui tenait encore mon cerveau hors des ténèbres mon cerveau qui ne m’aidait pas à ne pas penser cette chose que depuis lors jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas cessé de penser et qui me tient encore en vie tout le temps que ne surviendra pas celle que je pense.

Quand elle surviendra je mourrai.// Sicile // Je regarde très souvent mes mains. Je ne regarde presque qu’elles. Je les regarde. En elles je vois la raison pour laquelle elles existent. La raison qui me fait les admirer. J’admire mes mains. J’admire les mains. Des mains. J’admirais celles de Franz. Belles mains. Combien belles.

Si Franz n’était que mains je l’adorerais encore comme je t’ai adoré. Doigts ongles veines peau pores lignes paumes larges chaudes accueillantes la pilosité adéquate pour accentuer la rugosité la vigueur qui transforme ces mains en organes irremplaçables pour la plénitude de la passion la perfection de la jouissance.

Le toucher de ces mains. L’attouchement du toucher de ces mains.J’ai adoré tes mains.Je les tenais dans les miennes je les regardais je les tournais et retournais comme – rien qui leur soit comparable aucune image aussi forte qui me vienne à l’esprit. Je les admirais pour leur perfection leur virilité.

Je regarde à présent les miennes. Elles gardent encore la chaleur de ces mains la force protectrice qu’elles me communiquaient. C’est pourquoi je les regarde si souvent. Comme si je regardais tes mains. Ce que je crois. Je crois beaucoup de choses depuis que Franz tu ne vis plus. Mes mains pourtant sont ici avec moi. Je les regarde et je pense. Je pense à ce que je n’ai pas fait moi que les autres ont fait.// Franz *

Si imparfait que soit un homme quand il donne ce qu’il donne c’est beaucoup pour un autre homme. C’est beaucoup quand celui-là prend ce qu’il veut. *

C’est beaucoup ce que donne l’homme quand un homme qui le veut le prend. * Un homme est beaucoup pour un homme. *

Rien n’existe pour l’homme qui surpasse un homme. * Rien plus qu’un homme ne comble l’homme. Et quand il donne il est dieu pour celui qui prend. Il n’existe pas de dieu qui donne comme l’homme. Seul l’homme donne.

Ce qu’un homme peut donner est ce qu’un homme peut prendre. Il peut donner beaucoup et il peut prendre beaucoup. C’est là l’insurpassable. Il n’existe rien qui le surpasse.

 

Extrait du texte « Senso » de Camille Boito

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